Les net artistes face aux services de cartographie Web

 

 

Co-curator : Camille Paloque-Berges, Christophe Leclercq
 
L'accès à des cartes représentant le territoire a marqué les plus grands progrès de la grande histoire comme de la petite. Progrès en ingénierie des connaissances, mais aussi progrès dans l'accès des populations à des savoirs inédits. Progrès d'ailleurs polémique : les cartes peuvent être des outils de domination géopolitique et sociale. Qui lit les cartes ? La précision dans la représentation du réel s'est accompagnée de la complexification des règles de la représentation cartographique. On pense à la cartographie papier, des cartes si difficiles à déplier et parfois même à déchiffrer, même si le réalisme cartographique est recherché par ses concepteurs et apprécié de ses lecteurs. D'ailleurs, comme cela a été beaucoup commenté, ce réalisme participe largement d'un effet de réel, d'une mise en scène de la représentation qu'il faut savoir interpréter et critiquer.

Avec le nivellement des interfaces et des langages de programmation du Web, ces problèmes se posent de façon encore plus accrue, dans la mesure où les utilisateurs du réseau ont non seulement accès aux cartes numériques, mais également à des outils de création et de transformation de ces cartes. Consulter une carte, ce n'est plus déplier une surface, mais prendre en main les applications de géolocalisation, voire les manipuler en creusant depuis l'interface jusqu'aux couches des langages de programmation.

Pour le colloque H2PTM, et prenant pour thème la question de l'appropriation dans la lignée de la journée d'étude "Des arts de faire dans l'infoware : des usages créatifs d'applications de service Web" organisée par le laboratoire Paragraphe/CITU en 2008, nous avons réuni une série de projets d'artistes sur le sujet. Ces artistes se posent tout d'abord en usagers attentifs d'applications qui ont une place dans l'économie hybride et semi-ouverte du service de réseau, celle des applications comme Google Earth, ou Microsoft Live Maps. Mais ils développent également des mésusages, en approchant ces cartes de façon inattendue et innovante, voire des méta-usages, en piochant dans l'imaginaire de ces représentations et les réinterprétant à différentes échelles.

La prise en main des outils des services de cartographie en ligne se manifeste dans quatre approches critiques et créatives :
- l'exploration, ou les différentes logiques de découvertes possibles qui renouvellent l'espace du connu géolocalisé en donnant accès à des lieux inconnus ;
- la collecte, ou la récolte d'images qui modifient notre perception des échelles et recontextualisent nos lieux communs, qui nous font prendre conscience de l'influence du construit sur le donné ;
- le mix, ou le montage de différentes réalités médiatiques par juxtaposition, superposition, détournement et mashup dans des interfaces uniques (la page Web) recréant des spectacles du quotidien géographique ;
- la communication : ou la mise en évidence de relations dans des réseaux d'influence, de surveillance, et d'information auquel l'accès est parfois difficile et dont l'interprétation est souvent biaisée.

Cette sélection de différentes appropriations artistiques, dont nous présentons une typologie générale et transverse en aucun cas exhaustive, ne doit pas faire oublier les myriades de projets dits amateurs parsemant le réseau Internet, sources d’inspiration possibles pour les artistes numériques.

 
 
CARTES SUBJECTIVES
Radio Aporee
Flounder Lee : Self-Organized Mapping, 2006
Christian Nold : Bio Mapping, Depuis 2004
Jeremy Wood : GPS Drawings
Atelier de Géographie Parallèle : Zones blanches, 2007
Guthrie Lonergan : Lonely Los Angeles, 2006
Nicolas Baudouin. Google Maps : Street Views
Jon Rafman, A Collection of Google Street Views
Carlo Giordano : I live Here, 2006
CARTES IMAGINAIRES
Les Liens Invisibles : Google Is Not the Map, 2008
Olia Lialina & Dragan Espenschied : Midnight, 2006
JODI : Global move, 2008
Justin Kemp : Rollin' in my 5.0, 2008
Bertrand Planes : Zoom avant et interpolation, 2008
Helmut Smits : Dead Pixel, 2008
CARTES RADICALES
Eva et Franco Mattes : Vopos, 2002
Hasan Elahi : Tracking Transience, depuis 2002
Aleksandra Domanovic : Srbija Do Tokia, Tesla et Holivud
Institute for Applied Autonomy : iSee
Bureau d'études : End of Secrecy, 2008
 
CARTES SUBJECTIVES

Comment l'individu trouve-t-il sa place dans l'environnement géolocalisé, au milieu de coordonnées impersonnelles et de représentations graphiques normalisées ? Quelle valeur peut-il ajouter par sa perception subjective et territoriale de ses cartes ? Ce sont les questions principales qui se posent dans ces projets où le lecteur de cartes peut devenir un acteur de cartes.

 
 
Radio Aporee

Les internautes sont invités à importer et géoréférencer des sons sur une carte fournie par le service Google Maps. Expérience d’une spatialisation de la pratique radiophonique qui met en tension la fixité (et, au final, la relative pauvreté) de la photographie aérienne, en regard de la temporalité de cette radio alternative, et de la variété de ses flux, navigant entre soucis descriptifs et la restitution de récits plus ou moins anecdotiques.

http://aporee.org/aporee.html

 
 
Flounder Lee : Self-Organized Mapping, 2006

Une approche biographique de la géolocalisation : le geste trivial de "trouver sa maison" sur une carte, en mode vue du ciel, prend la forme d'une reconstitution géométrique et quasi cubiste des lieux de l'enfance.
 
 
 
Christian Nold : Bio Mapping, Depuis 2004

Un projet participatif tourné vers les communautés locales, dont la localisation géographique devient l'occasion d'un profilage émotionnel et de nouvelles explorations subjectives de l'urbanisme quotidien. Les données enregistrées sont alors importables et visualisables à travers l'interface de navigation Google Earth.
 
 
 
Jeremy Wood : GPS Drawings

Une collection de dessins créés grâce à un récepteur GPS qui documente graphiquement les déplacements de l'artiste. Superposant une carte secondaire sur les cartes géographiques, ils donnent une idée du territoire subjectif parcouru par l'artiste.
 
 
 
Atelier de Géographie Parallèle : Zones blanches, 2007

« Né du désir de repousser les cartes dans leur retranchement », et de mettre en exergue une certaine incapacité à retranscrire l’expérience que nous faisons de l’espace, l’Atelier de Géographie Parallèle s’est intéressé aux zones blanches d'une carte IGN de Paris et sa banlieue. L'entreprise peut être pensée comme une nouvelle « tentative d’épuisement d’un lieu » (Perec) puisqu'elle se donne pour projet de documenter ces "non-lieux" (dans un sens autre que celui donné par Marc Augé) de la manière la plus exhaustive possible, à l'aide de traces supposées objectives (enregistrements sonores ou photographiques) ou subjectives (parcours GPS).

http://www.unsiteblanc.com/

 
 
Guthrie Lonergan : Lonely Los Angeles, 2006

Une exploration précoce d'un des premiers services de cartographie en ligne, MapQuest (aujourd'hui fermé), sous la forme de captures d'écran d'espaces vides localisés sur la carte de Los Angeles par l'artiste en recherchant les lieux les moins bien "informées" (peu de rues, peu de noms, etc.) de la ville.
 
 
 
Nicolas Baudouin. Google Maps : Street Views

Exploitant la course au réalisme entreprise par les services de géolocalisation en ligne, le sujet se positionne de telle sorte que les paysages cartographiés sont à nouveau mis en scène, encadrés. À travers la constitution d'un album photo à partir d'images prélevées au fil de la navigation dans l'application Google Street View, l'artiste révèle (au sens photographique), leurs potentialités esthétiques.
 
 
 
Jon Rafman, A Collection of Google Street Views

Jon Rafman : A Collection of Google Street Views
Une collection de captures d'écran de Google Street View par Jon Rafman, à partir d'images trouvées sur des blogs ou récoltées au cours de sa navigation dans l'application de cartographie en ligne. Accompagnée d'un essai, cette collection réfléchit sur l'imagerie publique et les esthétiques photographiques et documentaires construites, déconstruites ou déchiffrées sur la célèbre fonction de Google Maps.
 
http://googlestreetviews.com/

 
 
Carlo Giordano : I live Here, 2006

Dans cette réalisation sous-titrée « This is a google map of the place I live », l’artiste retranscrit avec humour les difficultés associées à l’identification de sa résidence sur une photographie aérienne en nous balladant littéralement de lieu en lieu et en nous faisant partager ses hésitations et certitudes provisoires. Il réintroduit ainsi une certaine distance avec ce mode de visualisation normatif bien que des moins naturels, comme avec notre propension à tout vouloir géoréférencer, exemplifiant une certaine tyrannie de l’espace.
 
http://www.kjj.it/bio/ilivehere.php
 
 
CARTES IMAGINAIRES

L'imaginaire des cartes, c'est traditionnellement les utopies et dystopies dont on fait l'expérience au cours d'un voyage fantastique. Sur le réseau, on voyage à vue : guidés par des icônes, on trouve ses repères dans les différents genres médiatiques qui se rencontrent dans l'unimédia Web. C'est sur la déstabilisation de ces balises que portent les projets présentés ici.
 
 
Les Liens Invisibles : Google Is Not the Map, 2008

Les Liens Invisibles : Google Is Not the Map, 2008
Une trentaine de "GeoPoeMaps" s'approprient les visuels du service de GoogleMaps et transforment leurs interfaces ordinaires en perception désarticulée du monde cartographié.

http://map.isnotthemap.net/

 
 
Olia Lialina & Dragan Espenschied : Midnight, 2006


Reprise et détournement d’un des motifs les plus reconnaissables du service Google Maps : l’interface de navigation latérale (composée d’une barre de zoom surmontée de flèches de déplacements). Extrait de son contexte d’utilisation, et présenté isolément, au centre, sur un fond noir, l’ensemble cruciforme permet d’explorer un ensemble de gif animés, de boutons, d’icônes de bureau...

http://art.teleportacia.org/exhibition/midnight/

 
 
JODI : Global move, 2008

Des trajectoires fictionnelles utilisant des icônes comme balises. Le duo JODI est célèbre pour leur approche frénétique des interfaces web, et ce projet ne trahit pas leur perspective : des applications s'exécutant apparemment toutes seules, et dans ce cas traçant leur route et laissant leurs marques le long du chemin.

http://globalmove.us/

 
 
Justin Kemp : Rollin' in my 5.0, 2008

Un mix media de cartographie et de vidéo réinventant un clip vidéo à partir des images Google Street View prélevées le long d'un itinéraire sur une côte de la Floride.

http://www.justinkemp.com/rollin.html


 
 
Bertrand Planes : Zoom avant et interpolation, 2008

Basée sur la notion de relation à la limite, le projet « hors ligne » in progress détourne le principe du zoom tel qu’il est mis en oeuvre dans le service cartographique Google Earth, pour permettre une navigation continue dans l’image (la texture) en zoom avant, sans avoir recours à un floutage et en proposant ainsi un mode exploratoire tirant parti de cette limite.

http://www.bertrandplanes.com/pages/googlez.php

 
 
Helmut Smits : Dead Pixel, 2008

Une appropriation "hors ligne" de l'imaginaire cartographique. Oeuvre d'art conceptuelle appartenant aussi au "land art", elle superpose littéralement la carte sur le territoire, les unités virtuelles d'échelle sur le paysage "réel", en dessinant sur le sol un carré de 82cm sur 82cm, représentant la taille d'un pixel considéré à une altitude de 1km.

http://www.helmutsmits.nl/english/indexenglish.html

 
 
CARTES RADICALES

L’histoire de la cartographie a permis de relativiser la prétention scientifique de cette pratique, et de mettre à jour sa dimension politique. Si les tenants d’une « cartographie radicale » (Bhagat et Mogel) la définissent comme une pratique cartographique engagée, en mesure de de promouvoir un changement d’ordre social, d’autres projets préfèrent se focaliser sur une information jugée critique (comme la traçabilité des personnes). Participant de concert aux actuelles controverses, ils mettent communément en exergue la manière dont les modes de représentation modifient ,subrepticement mais certainement, notre rapport à l’espace réel et aux autres.
 
 
Eva et Franco Mattes : Vopos, 2002

Une exploration du monde des médias en réseau (les satellites, le téléphone et Internet), à travers une expérience de surveillance volontaire mise en oeuvre par le duo d'artistes pendant une année entière.

http://www.0100101110101101.org/home/vopos/index.html


 
 
Hasan Elahi : Tracking Transience, depuis 2002

Suspecté de terrorisme par le FBI, peu après les attentats du 11 septembre, Hasan Elahi a pris le parti de fournir en permanence sa position sur une carte en ligne, accompagnée d'une série de photographies anodines des lieux qu’il parcourt lors de ses nombreux déplacements en avion, tournant ainsi en dérision les moyens comme les fins d’une omnisurveillance.

http://trackingtransience.net/

 
 
Aleksandra Domanovic : Srbija Do Tokia, Tesla et Holivud

Dans ce tryptiche, composé de Srbjia Do Tokia, Tesla et Holivud, l'artiste réinvestit l'histoire récente de sa région d'origine en nouant des relations mix media entre les nouvelles télévisées (via des vidéos YouTube) et les trajets personnels et collectifs entre des pays ayant subi des crises d'identité géopolitique (via le tracé de ces trajets grâce à aux outils de mesure des distances de Google Maps).
interview avec Aleksandra Domanovic sur le sujet (entre autres) du tryptiche serbe : http://www.rhizome.org/editorial/437

http://aleksandradomanovic.com/

 
 
Institute for Applied Autonomy : iSee

Une application Web qui détecte la localisation des caméras de surveillance installées dans Manhattan (CCTV), et qui permet à l'utilisateur de trouver les chemins les moins surveillés possibles et d'éviter ainsi les circuits du tout sécuritaire.

http://www.appliedautonomy.com/isee/info2.html

 
 
Bureau d'études : End of Secrecy, 2008

Le collectif Bureau d’études, en collaboration avec Labomédia d’Orléans, donne à voir sur une carte Google Maps la localisation des discrets centres d’action de ce qu’il dénomme la « planète laboratoire », une planète où les expérimentations à l’échelle 1 :1 constituerait une sérieuse menace pour l’humanité. S’appuyant sur le Dictionnaire de réalité tactique de Konrad Becker, cet exercice critique de mise en visibilité est pensé comme un outil pour l’action.

http://laboratoryplanet.org/auto.php